Il m’arrive de rencontrer des personnes qui ont développé une intuition très fine, une grande sensibilité, parfois des perceptions qu’elles qualifient de clairvoyance, de clairaudience ou de capacités énergétiques.

Ces expériences peuvent être étonnantes. Elles peuvent ouvrir notre perception du monde, déplacer certaines de nos certitudes et nous inviter à envisager le vivant autrement.

Mais elles ne disent pas tout de nous.

Car il y a nos dons.
Et il y a notre personnalité.

Et l’un ne transforme pas nécessairement l’autre.

Nous pouvons avoir développé une perception extrêmement subtile et continuer à être profondément susceptibles. Ressentir très finement les autres et avoir du mal à entendre une remarque qui nous dérange. Avoir accès à des états de conscience inhabituels et rester prisonnier de certains besoins de reconnaissance, de contrôle ou de pouvoir.

Nous pouvons même avoir beaucoup travaillé sur nous et découvrir que certaines parts de notre personnalité continuent tranquillement leur chemin.

C’est humain.

La souplesse n’est pas l’éveil

Prenons quelque chose de très concret. Imaginez une professeure de yoga capable de réaliser avec une facilité déconcertante les postures les plus complexes. Son corps est incroyablement souple. En déduirions-nous qu’elle a nécessairement développé la même souplesse intérieure ?

Qu’elle sait accueillir la contradiction ?
Qu’elle ne juge jamais ?
Qu’elle reconnaît facilement ses erreurs ?
Qu’elle fait preuve d’empathie dans ses relations ?
Qu’elle a pacifié toutes ses blessures ?

Probablement pas.

Nous savons intuitivement que la souplesse physique et la souplesse intérieure sont deux choses différentes.

La première peut être le fruit d’une disposition naturelle, d’années de pratique ou d’un entraînement particulièrement assidu. La seconde se construit au fil d’un tout autre chemin, fait de conscience de soi, d’expériences, de remises en question, de rencontres avec nos zones de fragilité et parfois avec ce que nous préférerions ne pas voir de nous-mêmes.

Pourquoi en serait-il autrement avec nos perceptions subtiles ?

Développer sa clairvoyance, son intuition ou certaines capacités énergétiques peut témoigner d’une sensibilité particulière ou d’une pratique approfondie. Cela ne signifie pas nécessairement avoir fait la paix avec sa personnalité.

Et encore moins avoir atteint « l’éveil ».

Une confusion ancienne

Cette question n’est d’ailleurs pas nouvelle.

Dans la tradition du yoga, on trouve la notion de siddhis, terme sanskrit désignant des accomplissements ou capacités extraordinaires susceptibles d’apparaître au cours de certaines pratiques méditatives.

Ce qui est intéressant, c’est que la tradition ne les présente pas simplement comme des médailles attestant de l’avancement spirituel.

Elle invite aussi à la vigilance.

Car une expérience extraordinaire peut facilement devenir une nouvelle identité : je suis celui qui voit, celle qui sait, celui qui ressent ce que les autres ne ressentent pas.

Et l’ego, que l’on pensait avoir dépassé, peut alors simplement avoir changé de vêtements.

Il peut même trouver dans la spiritualité un terrain particulièrement subtil pour continuer à chercher de la reconnaissance, de l’admiration ou une forme d’ascendant sur les autres.

Ce n’est donc peut-être pas tant la nature de nos expériences qui renseigne sur notre chemin intérieur que ce que nous en faisons.

Que faisons-nous de ce que nous développons ?

Une personne peut percevoir des choses que je ne perçois pas et être profondément inspirante.

Une autre peut posséder exactement les mêmes capacités et s’en servir pour se placer au-dessus des autres.

Le don est peut-être identique.

La manière de l’habiter ne l’est pas.

C’est là que la personnalité revient dans l’histoire.

Comment réagissons-nous lorsque quelqu’un nous contredit ? Lorsque nous ne sommes pas reconnus ? Lorsque nous nous sentons rejetés, jaloux, frustrés ou impuissants ?

Sommes-nous capables d’observer ce qui se passe en nous sans immédiatement en rendre l’autre responsable ?

Pouvons-nous changer d’avis ?

Reconnaître que nous nous sommes trompés ?

Rester en lien avec quelqu’un qui ne voit pas le monde comme nous ?

Ce sont des expériences beaucoup moins spectaculaires qu’une vision ou qu’un état modifié de conscience.

Et pourtant, elles disent peut-être beaucoup de notre capacité à vivre en conscience.

Je ne crois donc pas qu’il faille opposer le développement de nos dons au travail sur notre personnalité.

Les deux peuvent naturellement se rencontrer et se nourrir.

Une sensibilité accrue peut nous permettre de mieux ressentir. Une intuition affinée peut ouvrir de nouveaux espaces de compréhension. Certaines expériences peuvent profondément transformer notre manière d’habiter le monde.

À condition peut-être de continuer à nous regarder avec la même attention.

Car développer une capacité ne nous dispense pas de rencontrer notre humanité.

Nos impatiences.
Nos peurs.
Nos mécanismes de défense.
Notre besoin d’avoir raison.
Notre difficulté parfois à écouter vraiment l’autre.

Et peut-être est-ce là que se trouve une part essentielle du chemin.

Nos perceptions peuvent s’affiner, notre intuition se développer, notre conscience s’élargir. Tout cela peut enrichir profondément notre expérience.

Mais la spiritualité se vit aussi dans l’ordinaire de nos vies.

Dans notre manière d’écouter, d’aimer, de traverser un désaccord, de reconnaître nos fragilités, de regarder l’autre et de nous laisser toucher par ce qui nous entoure.

Nos dons peuvent nous ouvrir à d’autres dimensions de l’existence. Notre personnalité, elle, nous ramène sans cesse au terrain de l’expérience humaine.

Et c’est peut-être une chance.

Car si nous sommes des êtres spirituels venus faire une expérience humaine, il ne s’agit peut-être pas tant de nous échapper de cette humanité que de l’habiter pleinement.